Vous avez vu Toy Story 3 ? Vous savez ce dessin animé où l'enfer des vieux jouets, c'est d'être dans la section "petits" de la crèche...
Déménagement oblige, je ne savais que faire de tous les anciens jouets des dragons (soyons honnête, une très grande partie se retrouve dans des cartons, mais quand même les trucs de bébé-bébé...)
Emplie de bons sentiments, j'ai donc compilé une petite sélection de jouets lavables et résistants que j'ai remis à l'éducatrice du service de pédiatrie.
Erreur ! Le petit livre qu'ils aimaient tant, la maison avec les bonhommes se retrouvent dans la salle (enfin le couloir) d'attente des urgences. Il n'aura pas fallu une demie-journée pour voir les portes arrachées, les bonhommes éparpillés... Et ça me fait de la peine.
Je revois Dragon2 suçotant avec bonheur ce même bonhomme, Dragon1 ouvrant et fermant ladite porte et je me dis que ces jouets aimés méritaient mieux que ce destin là. Pardon les jouets, je vous imaginais distraire un petit bloqué au lit par sa perfusion, pas livrés en pâture aux fous furieux des urgences... Pardon.
mardi 30 juillet 2013
lundi 29 juillet 2013
La reprise
A chaque retour de vacances c'est pareil.
On ne sait trop qu'espérer :
- trouver un service plein avec que des nouveaux enfants qu'il faut apprendre à connaître en moins d'une matinée
- trouver un service vide au risque de devoir faire plein de nouvelles entrées
Cette année, c'est l'option 1 qui a été retenue, pas forcément la plus facile étant donné que les enfants présents sont tous bien malades. C'est pas facile de prendre les bonnes décisions quand on ne connaît d'un patient que les transmissions faites par un collègue pressé de rentrer chez lui et un dossier parfois laconique. Je ne sais pas comment font les médecins qui font de l'intérim. Probablement qu'ils se contentent de prendre le moins de décisions possible.
En rentrant de vacances, il faut écouter les collègues raconter les événements marquants qui se sont déroulés en notre absence, le beau diagnostic de cardiopathie qu'ils ont posé ou bien (vivent les smartphones) le bébé tout malformé qu'est né quand on n'était pas là.
Rentrer de vacances, c'est aussi trouver sa bannette au secrétariat qui déborde de courrier, ouvrir ceux qui paraissent les plus importants, trouver des petits mots annotés "urgent" d'il y a 15 jours qui ne le sont plus, appeler des parents pour s'assurer que tel résultat leur a bien été transmis (ah ben non, justement, on se demandait...)
Ouvrir sa boîte mail après 3 semaines d'absence et un anti-spam défectueux, c'est devoir trier 423 nouveaux mails dont au final seuls 4 sont vraiment utiles, mais recevoir vraiment beaucoup de propositions pour être mince et gagner plein d'argent (ça se voit, que j'ai grossi ?)
C'est enfin zyeuter d'un air las la pile de dossiers amoncelés dans le bureau et avoir un petit bonheur en constatant qu'une bonne moitié est à la signature (rien d'autre à faire qu'à relire et signer pour faire baisser le tas, ça va vite).
Puis quand on a fait tout ça, on lève les yeux et c'est l'heure de partir.
Et puis demain on recommence.
Le plus dur dans la reprise, c'est de constater à quelle vitesse s'effacent les vacances...
On ne sait trop qu'espérer :
- trouver un service plein avec que des nouveaux enfants qu'il faut apprendre à connaître en moins d'une matinée
- trouver un service vide au risque de devoir faire plein de nouvelles entrées
Cette année, c'est l'option 1 qui a été retenue, pas forcément la plus facile étant donné que les enfants présents sont tous bien malades. C'est pas facile de prendre les bonnes décisions quand on ne connaît d'un patient que les transmissions faites par un collègue pressé de rentrer chez lui et un dossier parfois laconique. Je ne sais pas comment font les médecins qui font de l'intérim. Probablement qu'ils se contentent de prendre le moins de décisions possible.
En rentrant de vacances, il faut écouter les collègues raconter les événements marquants qui se sont déroulés en notre absence, le beau diagnostic de cardiopathie qu'ils ont posé ou bien (vivent les smartphones) le bébé tout malformé qu'est né quand on n'était pas là.
Rentrer de vacances, c'est aussi trouver sa bannette au secrétariat qui déborde de courrier, ouvrir ceux qui paraissent les plus importants, trouver des petits mots annotés "urgent" d'il y a 15 jours qui ne le sont plus, appeler des parents pour s'assurer que tel résultat leur a bien été transmis (ah ben non, justement, on se demandait...)
Ouvrir sa boîte mail après 3 semaines d'absence et un anti-spam défectueux, c'est devoir trier 423 nouveaux mails dont au final seuls 4 sont vraiment utiles, mais recevoir vraiment beaucoup de propositions pour être mince et gagner plein d'argent (ça se voit, que j'ai grossi ?)
C'est enfin zyeuter d'un air las la pile de dossiers amoncelés dans le bureau et avoir un petit bonheur en constatant qu'une bonne moitié est à la signature (rien d'autre à faire qu'à relire et signer pour faire baisser le tas, ça va vite).
Puis quand on a fait tout ça, on lève les yeux et c'est l'heure de partir.
Et puis demain on recommence.
Le plus dur dans la reprise, c'est de constater à quelle vitesse s'effacent les vacances...
jeudi 27 juin 2013
La fin
Après 7 ans passés dans le service, je vais donc changer d'air.
Depuis que c'est officiel, mille petites choses ont changé, des petites choses que j'avais plus ou moins notées lors de mes grossesses, mais un peu amplifiées (car quelle que soit la durée du congé mater, il n'est pas définitif, et ne signe qu'une parenthèse...)
- Je note davantage tous les petits dysfonctionnements, tous ces petits ratés du quotidiens avec lesquels "on fait" d'habitude, parce que c'est comme ça tous les jours, et qu'on va pas gaspiller son énergie à se battre contre des moulins. Mais rien qu'avec le recul que donne l'idée de bientôt partir l'oreille sourde de PetitCollègue, la léthargie de la surveillante, les questions pièges de CollègueStressée sautent soudain au visage.
- En même temps, ça me touche moins. Forcément. Tout ça, bientôt, ne sera plus mon problème. Ca rend supportable ce qui rapidement serait agaçant.
- Je n'ai jamais rechigné à la tâche, et je dépanne plus souvent qu'à mon tour, sans trop râler. Mais une petite partie de moi, quand même, se dit un peu sournoisement qu'ils vont bien en ch** quand je serai plus là.
- J'identifie bien plus clairement les patients qui m'inquiètent, et ceux dont je sais que ça va aller. Ce n'est pas toujours évident d'ailleurs, de passer le relai. En néonat, on partage des moments très forts avec les parents, et on accompagne l'enfant de son premier souffle à toutes ses autres premières fois (premiers sourires, premiers pas, premiers mots...) Même si on dit "Je m'en vais, mais le Dr Machin vous reverra", on sait tous que ça ne sera pas tout à fait pareil. C'est plus facile quand ça va bien. Mais j'ai un peu le sentiment d'en laisser d'autres dans la difficulté.
- Le chef de service ne m'adresse pour ainsi dire plus la parole. Il ne me fait pas ouvertement la gueule, non, et il m'a même tenu un joli discours sur "je comprends tes motivations, blabla"... Mais n'empêche, on dirait bien qu'il fait déjà un peu comme si j'étais déjà plus là. (Enfin sauf pour les gardes. Là, j'existe jusqu'à la dernière heure de mon dernier jour...)
- Je commence à avoir un peu peur. Je me demande combien de temps il me faudra pour être aussi naturellement invitée à partager le café des infirmières, si tout le monde va me vouvoyer, combien de temps il faudra pour que les conversations ne s'éteignent pas d'un coup à mon approche.
Je regarde mon petit calepin où j'ai précieusement noté les noms et numéros de tous les correspondants qui ne me serviront plus, et je me dis que je vais devoir recommencer à zéro sans savoir à qui adresser tel ou tel enfant pour tel ou tel problème.
Je suis déjà fatiguée à l'idée de devoir répéter x fois "je suis la nouvelle pédiatre" avec un sourire un peu niais. Avec un peu de chance, mes presque 40 ans m'ont enfin rattrapée et on ne me prendra plus pour la petite interne ou l'étudiante infirmière... (Très bon test de personnalité, soit dit en passant. J'ai quelques souvenirs jubilatoires de certains médecins SAMU s'adressant à moi comme à une merde et terminant par "il est où ton chef?" *Grand sourire innocent* "C'est moi..." "Ah, euh, vous faites jeune. Alors euh... il est stabilisé, blablabla..." J'ai pas beaucoup d'estime pour les gens qui ne respectent que les chefs)
Enfin voilà. Au fil des jours, des mois, des ans, on se fait comme un manteau d'habitudes, un ensemble de petits repères qu'on enfile pour se tenir chaud, qui étouffe peut-être parfois, mais qui réchauffe et qui rassure aussi. Ces derniers temps, j'ai un peu l'impression de tirer tranquillement sur le fil qui dépasse...
Depuis que c'est officiel, mille petites choses ont changé, des petites choses que j'avais plus ou moins notées lors de mes grossesses, mais un peu amplifiées (car quelle que soit la durée du congé mater, il n'est pas définitif, et ne signe qu'une parenthèse...)
- Je note davantage tous les petits dysfonctionnements, tous ces petits ratés du quotidiens avec lesquels "on fait" d'habitude, parce que c'est comme ça tous les jours, et qu'on va pas gaspiller son énergie à se battre contre des moulins. Mais rien qu'avec le recul que donne l'idée de bientôt partir l'oreille sourde de PetitCollègue, la léthargie de la surveillante, les questions pièges de CollègueStressée sautent soudain au visage.
- En même temps, ça me touche moins. Forcément. Tout ça, bientôt, ne sera plus mon problème. Ca rend supportable ce qui rapidement serait agaçant.
- Je n'ai jamais rechigné à la tâche, et je dépanne plus souvent qu'à mon tour, sans trop râler. Mais une petite partie de moi, quand même, se dit un peu sournoisement qu'ils vont bien en ch** quand je serai plus là.
- J'identifie bien plus clairement les patients qui m'inquiètent, et ceux dont je sais que ça va aller. Ce n'est pas toujours évident d'ailleurs, de passer le relai. En néonat, on partage des moments très forts avec les parents, et on accompagne l'enfant de son premier souffle à toutes ses autres premières fois (premiers sourires, premiers pas, premiers mots...) Même si on dit "Je m'en vais, mais le Dr Machin vous reverra", on sait tous que ça ne sera pas tout à fait pareil. C'est plus facile quand ça va bien. Mais j'ai un peu le sentiment d'en laisser d'autres dans la difficulté.
- Le chef de service ne m'adresse pour ainsi dire plus la parole. Il ne me fait pas ouvertement la gueule, non, et il m'a même tenu un joli discours sur "je comprends tes motivations, blabla"... Mais n'empêche, on dirait bien qu'il fait déjà un peu comme si j'étais déjà plus là. (Enfin sauf pour les gardes. Là, j'existe jusqu'à la dernière heure de mon dernier jour...)
- Je commence à avoir un peu peur. Je me demande combien de temps il me faudra pour être aussi naturellement invitée à partager le café des infirmières, si tout le monde va me vouvoyer, combien de temps il faudra pour que les conversations ne s'éteignent pas d'un coup à mon approche.
Je regarde mon petit calepin où j'ai précieusement noté les noms et numéros de tous les correspondants qui ne me serviront plus, et je me dis que je vais devoir recommencer à zéro sans savoir à qui adresser tel ou tel enfant pour tel ou tel problème.
Je suis déjà fatiguée à l'idée de devoir répéter x fois "je suis la nouvelle pédiatre" avec un sourire un peu niais. Avec un peu de chance, mes presque 40 ans m'ont enfin rattrapée et on ne me prendra plus pour la petite interne ou l'étudiante infirmière... (Très bon test de personnalité, soit dit en passant. J'ai quelques souvenirs jubilatoires de certains médecins SAMU s'adressant à moi comme à une merde et terminant par "il est où ton chef?" *Grand sourire innocent* "C'est moi..." "Ah, euh, vous faites jeune. Alors euh... il est stabilisé, blablabla..." J'ai pas beaucoup d'estime pour les gens qui ne respectent que les chefs)
Enfin voilà. Au fil des jours, des mois, des ans, on se fait comme un manteau d'habitudes, un ensemble de petits repères qu'on enfile pour se tenir chaud, qui étouffe peut-être parfois, mais qui réchauffe et qui rassure aussi. Ces derniers temps, j'ai un peu l'impression de tirer tranquillement sur le fil qui dépasse...
mercredi 5 juin 2013
Le don
Faut se rendre à l'évidence, j'ai un don.
Comme une sorte de fluide, un truc qui m'arrive tout naturellement. Je suis pas la seule à le dire, presque toutes les puer de mater (les infirmières puéricultrices de maternité, pour les non initiés :) sont d'accord avec moi.
Y en a que ça fait rire, y en a qui trouvent ça pratique, d'autres qui disent que je devrais jouer au Loto.
N'empêche, sur un jour comme aujourd'hui où j'ai vu pas moins de 17 nouveaux-nés, c'est un peu lourd.
Faut se rendre à l'évidence, j'ai un fluide : suffit que je les effleure du doigt, le méco est pour moi !
Comme une sorte de fluide, un truc qui m'arrive tout naturellement. Je suis pas la seule à le dire, presque toutes les puer de mater (les infirmières puéricultrices de maternité, pour les non initiés :) sont d'accord avec moi.
Y en a que ça fait rire, y en a qui trouvent ça pratique, d'autres qui disent que je devrais jouer au Loto.
N'empêche, sur un jour comme aujourd'hui où j'ai vu pas moins de 17 nouveaux-nés, c'est un peu lourd.
Faut se rendre à l'évidence, j'ai un fluide : suffit que je les effleure du doigt, le méco est pour moi !
mercredi 22 mai 2013
Parler d'elle
Un mois qu'on en parle.
Un mois qu'ils occupent tous les esprits, qu'on en fait un sujet de plaisanterie "C'est pour toi ce soir !
- Rigole pas, je te réveille !"
Un mois que la surveillante stresse à la moindre entrée (il faut faire de la place, au cas où...), un mois que les collègues inquiets demandent "Et alors, on en est où ?"
Un mois qu'ils patientent au chaud dans le ventre de leur maman. Et comme ils ont été bien sages, on a dit qu'ils avaient le droit de sortir.
Fallait pas le répéter. J'avais pas posé le pied hors de l'ascenseur ce matin qu'une infirmière un chouille stressée m'accueille d'un "Génial, tu tombes bien, faut vite que t'aille au bloc, ils césarisent les triplés !"
Qu'à cela ne tienne, on prendra le temps d'arriver un autre jour.
Des triplés, en réa bébé, c'est toute une organisation. Déjà faut trouver trois tables de réa. Puis faut les brancher, dans un local déjà petit et surchauffé, et mettre autour de chaque table deux ou trois personnes pour bien faire. En attendant l'incision, on se répartit les équipes : "Toi et toi, bébé1, vous bébé2, et bébé3 ira là-bas, avec Machin et Truc."
Un cri dans le couloir, c'est le premier colis, petit mignon et rose comme il faut (né très exactement 19 minutes après ma descente de l'ascenseur). Arrive bientôt le deuxième, le troisième suit dans la foulée.
Pendant que dans 10 m2 surchauffés, une dizaine de personnes s'extasient sur les efforts méritoires de petits qui cherchent à comprendre ce qui leur arrive, et qu'on se lance dans des estimations genre "Combien tu dis ? 1 kg7 ?" agrémentés de commentaires attendris "Comme ils sont mignons ! Ah oui, c'est vrai qu'ils se ressemblent..." on entend un bruit de course dans le couloir.
C'est une règle : on ne court JAMAIS dans un hôpital. Sauf quand c'est vraiment très important. Genre vital. On ne crie pas non plus. Sauf éventuellement "Appelez le réa, VITE !!" Mais faut que ce soit très très important. Comme une maman qui meurt par exemple.
Un mois qu'on ne parle que d'eux.
Qu'on spécule sur leur poids, qu'on anticipe leurs capacités, qu'on redoute de les voir débarquer à 3h du mat' le soir où on est de garde. Un mois qu'on l'oublie un peu, elle, le réceptacle, le contenant.
La vie a parfois de drôles de façons de vous rappeler à l'ordre à coup de grande claque dans la gueule.
Au final, l'histoire n'est pas si noire, les bébés vont bien et maman lutte. Je veux croire qu'elle va s'en tirer, parce que ce serait trop trop moche autrement.
Mais voilà, je voulais parler d'elle, même si mon boulot à moi c'est plutôt les enfants, parler d'elles plus exactement, toutes celles qui, plus ou moins facilement, donnent la vie.
Et juste redire une fois encore le formidable boulot effectué tous les jours par ceux et celles qui travaillent au bloc obstétrical, quelle que soit leur fonction.
Ironie du sort, sur toutes les tenues roses aujourd'hui était accroché un panonceau "sage-femme en grève".
Edit : après une petite semaine de réa, maman s'en est sortie. Elle a pu regagner le service, retrouver ses bébés et s'est révélée si chiante qu'elle a fini par se mettre tout le service à dos. Retour à la vie normale, quoi :p
Un mois qu'ils occupent tous les esprits, qu'on en fait un sujet de plaisanterie "C'est pour toi ce soir !
- Rigole pas, je te réveille !"
Un mois que la surveillante stresse à la moindre entrée (il faut faire de la place, au cas où...), un mois que les collègues inquiets demandent "Et alors, on en est où ?"
Un mois qu'ils patientent au chaud dans le ventre de leur maman. Et comme ils ont été bien sages, on a dit qu'ils avaient le droit de sortir.
Fallait pas le répéter. J'avais pas posé le pied hors de l'ascenseur ce matin qu'une infirmière un chouille stressée m'accueille d'un "Génial, tu tombes bien, faut vite que t'aille au bloc, ils césarisent les triplés !"
Qu'à cela ne tienne, on prendra le temps d'arriver un autre jour.
Des triplés, en réa bébé, c'est toute une organisation. Déjà faut trouver trois tables de réa. Puis faut les brancher, dans un local déjà petit et surchauffé, et mettre autour de chaque table deux ou trois personnes pour bien faire. En attendant l'incision, on se répartit les équipes : "Toi et toi, bébé1, vous bébé2, et bébé3 ira là-bas, avec Machin et Truc."
Un cri dans le couloir, c'est le premier colis, petit mignon et rose comme il faut (né très exactement 19 minutes après ma descente de l'ascenseur). Arrive bientôt le deuxième, le troisième suit dans la foulée.
Pendant que dans 10 m2 surchauffés, une dizaine de personnes s'extasient sur les efforts méritoires de petits qui cherchent à comprendre ce qui leur arrive, et qu'on se lance dans des estimations genre "Combien tu dis ? 1 kg7 ?" agrémentés de commentaires attendris "Comme ils sont mignons ! Ah oui, c'est vrai qu'ils se ressemblent..." on entend un bruit de course dans le couloir.
C'est une règle : on ne court JAMAIS dans un hôpital. Sauf quand c'est vraiment très important. Genre vital. On ne crie pas non plus. Sauf éventuellement "Appelez le réa, VITE !!" Mais faut que ce soit très très important. Comme une maman qui meurt par exemple.
Un mois qu'on ne parle que d'eux.
Qu'on spécule sur leur poids, qu'on anticipe leurs capacités, qu'on redoute de les voir débarquer à 3h du mat' le soir où on est de garde. Un mois qu'on l'oublie un peu, elle, le réceptacle, le contenant.
La vie a parfois de drôles de façons de vous rappeler à l'ordre à coup de grande claque dans la gueule.
Au final, l'histoire n'est pas si noire, les bébés vont bien et maman lutte. Je veux croire qu'elle va s'en tirer, parce que ce serait trop trop moche autrement.
Mais voilà, je voulais parler d'elle, même si mon boulot à moi c'est plutôt les enfants, parler d'elles plus exactement, toutes celles qui, plus ou moins facilement, donnent la vie.
Et juste redire une fois encore le formidable boulot effectué tous les jours par ceux et celles qui travaillent au bloc obstétrical, quelle que soit leur fonction.
Ironie du sort, sur toutes les tenues roses aujourd'hui était accroché un panonceau "sage-femme en grève".
Edit : après une petite semaine de réa, maman s'en est sortie. Elle a pu regagner le service, retrouver ses bébés et s'est révélée si chiante qu'elle a fini par se mettre tout le service à dos. Retour à la vie normale, quoi :p
vendredi 10 mai 2013
Coïncidences
Il y a 4 ans de ça, j'ai reçu aux urgences la jeune L. 14 ans, qui avait des vertiges après avoir reçu un ballon dans la tête. Un scanner plus tard, le ballon est hors de cause. C'est pas facile d'annoncer à une jeune de 14 ans et à ses parents qu'elle a une tumeur de 6 cm dans le cerveau, et que non, on ne sait pas ce que c'est, mais qu'on l'envoie chez le super-spécialiste, oui oui, là maintenant, ce soir.
Je n'ai jamais revu L. Par le jeu des listes de destinataires cependant, je reçois de temps à autre le double d'un compte-rendu de consultation. Pas de caractère de malignité (pas un cancer, ndlt). Exérèse incomplète (pas pu tout enlever, ndlt). Récidive. Stabilité des lésions. Tout ça.
Aujourd'hui, c'est un pont on n'est pas nombreux, et j'assure donc les urgences alors que je n'y suis pour ainsi dire jamais en journée d'habitude. Se présente une jeune de 18 ans (et 1 mois) dont la mère insiste pour qu'elle soit vue en pédiatrie, "parce qu'elle a déjà été suivie ici". Motif : céphalées.
C'est Mademoiselle L. Elle a beaucoup changé, sa maman aussi, mais on se reconnait.
La discussion se fait cette fois beaucoup plus d'égale à égale. La dernière IRM, le contrôle prévu pour le mois prochain, les maux de tête que rien ne soulagent qui ont débuté brutalement il y a 3 jours.
La nouvelle IRM.
L'avis neurochirurgical nécessaire.
Ben en fait, c'est pas plus facile d'annoncer à une jolie jeune fille de 18 ans que oui, ça recommence.
Je leur ai dit qu'il ne fallait plus venir quand c'était moi. Non, parce que bon, quoi.
Je n'ai jamais revu L. Par le jeu des listes de destinataires cependant, je reçois de temps à autre le double d'un compte-rendu de consultation. Pas de caractère de malignité (pas un cancer, ndlt). Exérèse incomplète (pas pu tout enlever, ndlt). Récidive. Stabilité des lésions. Tout ça.
Aujourd'hui, c'est un pont on n'est pas nombreux, et j'assure donc les urgences alors que je n'y suis pour ainsi dire jamais en journée d'habitude. Se présente une jeune de 18 ans (et 1 mois) dont la mère insiste pour qu'elle soit vue en pédiatrie, "parce qu'elle a déjà été suivie ici". Motif : céphalées.
C'est Mademoiselle L. Elle a beaucoup changé, sa maman aussi, mais on se reconnait.
La discussion se fait cette fois beaucoup plus d'égale à égale. La dernière IRM, le contrôle prévu pour le mois prochain, les maux de tête que rien ne soulagent qui ont débuté brutalement il y a 3 jours.
La nouvelle IRM.
L'avis neurochirurgical nécessaire.
Ben en fait, c'est pas plus facile d'annoncer à une jolie jeune fille de 18 ans que oui, ça recommence.
Je leur ai dit qu'il ne fallait plus venir quand c'était moi. Non, parce que bon, quoi.
dimanche 5 mai 2013
La vraie vie.
{Billet perso, à visée cathartique}
Dimanche matin, il fait beau. Dragon1 joue dans le jardin. Dragon2 a un peu faim, et comme il est 10h et que le repas est loin, je lui donne un demi pain au lait, avec des pépites au chocolat dedans. On sort sur la terrasse, mais il rentre dans la maison peu après, pain au lait et camion à la main.
J'ignore ce qui m'a fait me retourner. Sans doute un borborygme. Plus de traces du pain au lait et Dragon2 fait de gros efforts pour vomir. Ma première réaction fut "Fait chier, il en a encore trop avalé d'un coup". Je l'attrape, je le penche en avant "Crache, crache !"
Silence.
Regard paniqué et silence.
Je lui ouvre la bouche : rien.
Et là, j'ai peur. Vraiment. Il continue à s'agiter, les larmes coulent, ses yeux m'accrochent, toujours aucun son et ses lèvres bleuissent tandis que ses joues pâlissent. Que faire ? Appeler le 15 ? Pas le temps.
Je le pose sur la table de jardin, devant moi, les deux poings sous le creux xyphoïdien, et je pousse, vite et fort, vers le haut.
Je ne vois pas son visage, mais pour la première depuis 30 ou 40 très longues secondes, je l'entends pleurer. C'est étouffé mais ça sort, et donc ça rentre aussi. Il respire. Je respire aussi.
Il m'a fallu ensuite deux tentatives, en y rentrant l'index entier, pour réussir à l'attraper et le sortir, ce p*** de bout de morceau de brioche compactée de mes deux, agrémenté de pépites de chocolats et de filets de sang.
Et voilà. Il ne s'est pas écoulé une minute, Dragon2 est rose, il pleure, ses petits bras me serrent fort, sa tête est dans mon cou, mes jambes ne me portent plus et mes surrénales viennent de griller 3 années d'un coup.
Ce que j'en conclus :
- Que dans l'urgence, c'est le sous-cortical qui prime, et c'est bien mieux comme ça.
- Que j'aurais jamais cru que mon premier Heimlich ce serait sur un de mes enfants.
- Que même en sachant pertinemment qu'il allait bien, j'ai quand même été raconter mon histoire à mon collègue de garde, parce que ce temps "post-critique" aux urgences est une nécessité. (Je ne l'ai jamais fait, mais je l'ai vu faire : ne jamais banaliser, même une bête convulsion fébrile).
- Que la vraie vie tient parfois à d'infimes détails : un pain au lait, 5 ou 6 mètres, quelques minutes...
Déjà le souvenir en est flou, comme si la résilience avait mis l'accent sur "oubli accéléré". Oublions. Oublions ce visage paniqué aux lèvres violettes dont aucun son ne sort, oublions que l'impensable peut se produire à n'importe quel moment, et surtout surtout, oublions les pains au lait.
Dimanche matin, il fait beau. Dragon1 joue dans le jardin. Dragon2 a un peu faim, et comme il est 10h et que le repas est loin, je lui donne un demi pain au lait, avec des pépites au chocolat dedans. On sort sur la terrasse, mais il rentre dans la maison peu après, pain au lait et camion à la main.
J'ignore ce qui m'a fait me retourner. Sans doute un borborygme. Plus de traces du pain au lait et Dragon2 fait de gros efforts pour vomir. Ma première réaction fut "Fait chier, il en a encore trop avalé d'un coup". Je l'attrape, je le penche en avant "Crache, crache !"
Silence.
Regard paniqué et silence.
Je lui ouvre la bouche : rien.
Et là, j'ai peur. Vraiment. Il continue à s'agiter, les larmes coulent, ses yeux m'accrochent, toujours aucun son et ses lèvres bleuissent tandis que ses joues pâlissent. Que faire ? Appeler le 15 ? Pas le temps.
Je le pose sur la table de jardin, devant moi, les deux poings sous le creux xyphoïdien, et je pousse, vite et fort, vers le haut.
Je ne vois pas son visage, mais pour la première depuis 30 ou 40 très longues secondes, je l'entends pleurer. C'est étouffé mais ça sort, et donc ça rentre aussi. Il respire. Je respire aussi.
Il m'a fallu ensuite deux tentatives, en y rentrant l'index entier, pour réussir à l'attraper et le sortir, ce p*** de bout de morceau de brioche compactée de mes deux, agrémenté de pépites de chocolats et de filets de sang.
Et voilà. Il ne s'est pas écoulé une minute, Dragon2 est rose, il pleure, ses petits bras me serrent fort, sa tête est dans mon cou, mes jambes ne me portent plus et mes surrénales viennent de griller 3 années d'un coup.
Ce que j'en conclus :
- Que dans l'urgence, c'est le sous-cortical qui prime, et c'est bien mieux comme ça.
- Que j'aurais jamais cru que mon premier Heimlich ce serait sur un de mes enfants.
- Que même en sachant pertinemment qu'il allait bien, j'ai quand même été raconter mon histoire à mon collègue de garde, parce que ce temps "post-critique" aux urgences est une nécessité. (Je ne l'ai jamais fait, mais je l'ai vu faire : ne jamais banaliser, même une bête convulsion fébrile).
- Que la vraie vie tient parfois à d'infimes détails : un pain au lait, 5 ou 6 mètres, quelques minutes...
Déjà le souvenir en est flou, comme si la résilience avait mis l'accent sur "oubli accéléré". Oublions. Oublions ce visage paniqué aux lèvres violettes dont aucun son ne sort, oublions que l'impensable peut se produire à n'importe quel moment, et surtout surtout, oublions les pains au lait.
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